Hydrolien en Bretagne : la grande manœuvre industrielle de Naval Group à l’épreuve du réel

04/04/2026

Au fil de la décennie passée, la Bretagne s’est imposée comme un territoire clé de l’expérimentation hydrolienne. Naval Group, géant français de la construction navale de défense, a fait de la région un laboratoire pour les technologies de l’hydrolien – cette énergie marine renouvelable qui intrigue, divise et suscite tant d’attentes. Entre annonces politiques, défis industriels et incertitudes économiques, ce secteur est à la croisée des chemins. La région espère structurer toute une filière autour d’acteurs comme Naval Group, mais doit composer avec la concurrence internationale, les problématiques de rentabilité, et une exigence élevée de souveraineté énergétique. Les positions, les chiffres et les enjeux principaux de cette bataille industrielle sont brièvement présentés ici, pour mieux cerner le potentiel – et les limites – de l’hydrolien breton dans le contexte actuel.

L’hydrolien : promesse pour la Bretagne, pari pour l’industrie

On le sait : la Bretagne, périphérique dans la carte énergétique traditonnelle, paie cher sa dépendance importée – 85% de l’électricité consommée n’est pas produite localement (source : Région Bretagne, 2023). Si le vent terrestre a ses limites paysagères et sociales, les milliards de mètres cubes d’eau qui transitent chaque jour dans le raz de Sein, autour de Bréhat ou à Ouessant sont une tentation évidente. 

L’énergie hydrolienne a de quoi séduire sur le papier :

  • Production prédictible : Contrairement à l’éolien ou au solaire, les courants marins sont beaucoup plus réguliers (source : ADEME).
  • Potentiel local : Les côtes bretonnes figurent parmi les plus prometteuses d’Europe en termes de gisements exploitables.
  • Impact faible sur le paysage : Les turbines sont sous l’eau, ce qui répond à certaines critiques faites à d’autres énergies renouvelables.

Mais – et c’est là le cœur du sujet – la production industrielle à l’échelle reste balbutiante. La démonstration de viabilité dépasse encore rarement les phases de test. Question de coûts, de maintenance délicate sous la mer, et de complexité technique.

Naval Group : itinéraire d’un géant à la conquête de l’hydrolien

Naval Group a vu dans l’hydrolien, dès le début des années 2010, une opportunité stratégique pour se diversifier. Dès 2014, le groupe lançait le projet OpenHydro, filiale irlandaise rachetée et installée à Cherbourg puis Brest. Résultat ? Des prototypes testés à Paimpol-Bréhat, une visibilité médiatique, mais aussi des revers cinglants. Les machines ne tiennent pas toujours la marée, et le modèle économique tarde à émerger. 

Quand OpenHydro fait faillite en 2018, c’est tout un pan de l’optimisme français sur l’hydrolien qui sombre. Mais Naval Group n’abandonne pas la partie. S’il cède l’hydrolien pur, il conserve une avance en ingénierie sur les structures sous-marines et capitalise sur les retours d’expérience pour se repositionner sur les futurs marchés de l’énergie marine, en particulier en consortium avec d’autres acteurs locaux.

Bretagne, nouveaux terrains d’expérimentation

La région n’a pas perdu de temps. Après l’épisode OpenHydro, la Bretagne mobilise ses collectivités, ses ports comme Brest et Lorient, et ses instituts de recherche (IFREMER, France Energies Marines) pour relancer la dynamique hydrolienne sous d’autres formes :

  • Outils publics et alliances : La SEM (Société d’Economie Mixte) Bretagne Ocean Power fédère industriels, labos et collectivités pour capter les marchés de l’hydrolien, du flottant et des EMR (énergies marines renouvelables) en général.
  • Sites de tests : A Paimpol-Bréhat et plus récemment autour de l’île de Ouessant, plusieurs machines – dont celles portées par Sabella, HydroQuest ou Guinard Energies – sont mises à l’eau, souvent en lien indirect avec les savoir-faire développés par Naval Group.
  • Accompagnement industriel : Port de Brest et technopoles renforcent leur soutien à la chaine de sous-traitance locale : usinage, maintenance, robotique marine, etc.
Principaux sites et entreprises impliqués en Bretagne
Site/projet Entreprise Nature de l’intervention
Paimpol-Bréhat Naval Group (OpenHydro, jusqu’en 2018) Tests de turbines hydroliennes – prototypes
Ouessant Sabella Turbine déployée, production raccordée à l’île
Lorient, Brest HydroQuest, Guinard Energies Ateliers d’assemblage, maintenance, recherches appliquées

Le pari industriel et les limites du modèle

La Bretagne rêve d’une filière intégrée, capable – enfin – d’ancrer durablement de la valeur ajoutée et de l’emploi industriel sur ses ports. Pourtant, les déceptions récentes forcent à nuancer l’enthousiasme :

  • Compétition européenne sévère : Les leaders sont britanniques (Atlantis Resources) ou écossais (SIMEC Atlantis, Scotrenewables SR2000). L’industrialisation se fait à échelle supérieure au Royaume-Uni et les investissements publics y sont massifs, portés par une ambition claire de souveraineté énergétique (source : The Engineer, 2022).
  • Coûts de production élevés : Le MWh hydrolien est encore plus cher que l’éolien offshore, lui-même déjà à la peine face aux prix de marché – 200 à 300 €/MWh pour les premières installations, alors que l’éolien offshore descend autour de 50-70 €/MWh (source : Commission de régulation de l’énergie, 2022 ; Bilan ADEME).
  • Verrous techniques persistants : Machines sensibles à la corrosion, maintenance sous-marine difficile, pertes d’efficacité – autant de problèmes partiellement résolus seulement.

À cela s’ajoute une dépendance persistante aux subventions publiques, sans laquelle l’ensemble de la filière peine à survivre. Si la France veut peser, il faudra donc accepter d’injecter massivement des fonds – quitte à rouvrir le chantier des aides d’État, quitte à bousculer Bruxelles et son orthodoxie de libre concurrence.

Naval Group : un pilote ou simple spectateur ?

Après avoir cherché à dominer l’hydrolien, Naval Group adapte sa stratégie. Son expertise en génie maritime et en structures immergées reste précieuse : le groupe n’est plus forcément initiateur, mais partenaire ou prestataire technique de consortiums européens ou bretons. Plusieurs axes se précisent :

  • Intervenir sur les grands ensembles offshore (pas uniquement l’hydrolien pur, mais aussi fondations pour l’éolien flottant),
  • Capitaliser sur des plateformes de maintenance robotisées,
  • Transfert de compétences issues de l’hydrolien vers d’autres segments des énergies marines,
  • Participation à l’ingénierie de sites pilotes (côté IFREMER, France Energies Marines).

Faut-il y voir la marque d’un pragmatisme nouveau, ou le signe d’une prise de distance vis-à-vis d’un pari industriel difficile à rentabiliser ? La réponse tiendra sans doute à la capacité de Naval Group à verrouiller de nouveaux marchés export – et à capter aussi, dans cet écosystème, une part décisive de la valeur ajoutée sur place.

Ce qui pourrait faire basculer la Bretagne

Les perspectives ne sont pas condamnées à l’indécision perpétuelle, mais dépendent de plusieurs facteurs “clés” :

  1. Stabilité et clarté du soutien politique : l’État, Strasbourg et la Région devront aligner des objectifs lisibles et, surtout, garantir la visibilité financière sur 10 à 20 ans.
  2. Déploiement de sites industriels à taille critique : pour franchir le cap industriel, il faut sortir du démonstrateur et viser plusieurs centaines de MW installés d’ici 2035. Cela implique une montée en gamme des infrastructures portuaires (Lorient, Brest) et une filière locale mobilisée.
  3. Effet d’entraînement sur la R&D : investir massivement dans la recherche fondamentale et appliquée, en s’appuyant sur des acteurs régionaux déjà dynamiques.
  4. Synergie avec d’autres énergies marines : le croisement avec l’éolien flottant pourrait créer des synergies inédites pour les fournisseurs, les sous-traitants et les bureaux d’études.
  5. Acceptabilité sociale et réinvestissement local : sans adhésion des pêcheurs, riverains, collectivités, la filière n’émergera pas – ou restera marginale et contestée.

Bretagne, hydrolien, Naval Group : atout ou mirage ?

L’enthousiasme officiel pour l’hydrolien cache une vraie bataille : la Bretagne, territoire des marges, veut avoir voix au chapitre dans la révolution énergétique, mais manque encore de certitudes industrielles. Naval Group y garde un rôle d’aiguillon, ni chef de file visionnaire, ni acteur démissionnaire. S’il fallait trancher (et tant pis pour les certitudes confortables), la réussite bretonne dépendra de la capacité à aligner intérêt industriel, efficacité économique – et volontarisme politique à long terme. 

Au fond, la question reste la même depuis le début de l’aventure hydrolienne : la Bretagne transformera-t-elle la promesse en activité pérenne, ou refera-t-elle le coup de l’aventure avortée ? Les prochaines années, entre feuilles de route gouvernementales et arbitrages européens, seront décisives. Ce qui est certain : la vague énergétique qui déferle aujourd’hui impose à notre région plus d’audace, de constance… et un solide sens marin.

Sources principales : Rapport ADEME (2022) ; Ifremer ; Bilan Région Bretagne 2023 ; Commission de régulation de l’énergie ; The Engineer (2022) ; Ouest-France ; France Energies Marines ; communiqués Naval Group.

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