La Bretagne en éclaireuse : l'implication régionale dans la recherche européenne en santé numérique

19/02/2026

Bretagne : terre d’innovation en santé numérique, chiffres et contexte

Il n’est pas inutile de rappeler, à l’heure où l’on disserte sur la fracture numérique à l’échelle nationale, que la Bretagne a un train (de haut débit) d’avance. La région concentre aujourd’hui plus de 200 structures dédiées à l’innovation dans la santé (source : Conseil Régional de Bretagne, 2023), parmi lesquelles des pointures telles que l’Institut Mines-Télécom Atlantique ou l’IRISA (Institut de Recherche en Informatique et Systèmes Aléatoires). Producteurs de brevets, animateurs de pôles de compétitivité (Biotech Santé Bretagne, Images & Réseaux…), les acteurs bretons ne sont pas là pour faire figuration dans les consortiums européens.

  • 212 structures d’innovation en santé numérique (source : BDI, 2024)
  • 3e région française pour la création de start-ups santé (baromètre French Tech, 2023)
  • Deux CHU (Rennes et Brest) impliqués dans les essais cliniques européens e-health
  • Près de 27 millions d’euros captés par des projets européens santé-numerique entre 2019 et 2023 (données Interreg et Horizon Europe)

Le décor étant, à peu près, posé, passons aux cas concrets. Où retrouve-t-on le « génie breton » dans les dédales de la recherche européenne ?

Les fleurons : Focus sur trois grands projets européens portés (ou co-portés) par la Bretagne

1. Interreg North West Europe – Projets DigiCirc et Codex4SMEs

Première escale : le programme Interreg North West Europe, auquel la Bretagne participe activement. Un exemple significatif ? DigiCirc, piloté en France par Cap Digital et la Technopole Brest-Iroise. L’objectif : stimuler les PME à adopter des solutions numériques dans le domaine de la santé, en créant des « clusters » d’innovation.

  • Budget total : 4,7 millions d’euros (2020-2023)
  • Partenaires bretons : Technopole Brest Iroise, Images & Réseaux
  • Accompagnement de plus de 30 PME/Startups dans la HealthTech régionale

Parallèlement, le projet Codex4SMEs (Collaborative Development of personalised diagnostics for SMEs) a mobilisé à la fois des institutions bretonnes et des entreprises innovantes, à la recherche de nouveaux outils de diagnostic, notamment en oncologie et maladies chroniques, grâce à l’intelligence artificielle. Parmi les bénéficiaires locaux : le cluster Biotech Santé Bretagne et la PME Inorévia, spécialiste du diagnostic automatisé.

2. Horizon Europe – Le projet COVIRNA à Rennes

N’en déplaise à ceux qui voient encore la santé numérique comme un luxe, la pandémie de Covid-19 a rebattu les cartes. Quelques jours à peine après la détection du premier variant, le laboratoire Sys2Diag (CNRS, Montpellier) a lancé, avec le CHU de Rennes, le projet européen COVIRNA. Objectif : identifier un marqueur génétique prédictif pour les formes graves du Covid-19, grâce à l’IA et au big data.

  • Consortium de 15 partenaires européens
  • Financement : 7,5 millions d’euros (2020-2023)
  • Rôle du CHU de Rennes : collecte et analyse des données patient
  • Mise en place d'outils numériques pour la transmission sécurisé des résultats

Un projet qui, de l’avis même du Pr Erwan Flecher (CHU Rennes, interview Ouest-France, 14/02/2022), “a permis non seulement d’accélérer la mise au point de diagnostics pluriparamétriques, mais aussi d’initier tout un écosystème régional autour des données de santé anonymisées, gérées localement”.

3. EIT Health France – L’incubation bretonne au service de l’Europe

L’avenir résident parfois dans les murs, parfois dans les têtes. Avec l’EIT Health (European Institute of Innovation & Technology), la Bretagne ne se contente pas d’être un terrain d’essai. Rennes, Brest, et Lorient accueillent plusieurs start-ups sorties de l’incubateur, dont certaines ont percé à l’international, à l’instar de BodyCap (mini-capsules connectées pour le suivi des constantes vitales) ou Wefight (assistants virtuels pour patients chroniques).

  • Plus de 15 start-ups bretonnes accompagnées depuis 2018 (source : EIT Health France, 2023)
  • Accès facilité aux « living labs » européens pour l’expérimentation à grande échelle
  • Retombées économiques : investissements étrangers significatifs (ex : fonds allemand Mundi Ventures, entrée au capital de Wefight en 2021)

Les CHU et universités bretonnes : pivots de la mutualisation européenne

Impossible de parler de la Bretagne européenne sans mentionner le rôle central des CHU de Rennes et de Brest. Au-delà du projet COVIRNA, ces établissements participent à une série d’initiatives structurantes, en particulier sur :

  • Les plateformes de données de santé anonymisées (HDS)
  • Les applications d’IA pour la radiologie et l’aide au diagnostic
  • Le télé-suivi des maladies chroniques

C’est notamment dans le projet RHAPSODY, financé par l’Innovative Medicines Initiative (IMI) de l’UE, que les chercheurs bretons collaborent avec leurs homologues suédois, allemands et néerlandais sur la gestion des données patients diabétiques. Au menu : intelligence artificielle et modèles prédictifs pour éviter les complications, le tout déployé en réseau sur plusieurs « clusters » européens.

Petit aparté (c’est la Bretagne, ne l’oublions pas) : l’Université de Rennes 1, via son laboratoire de pointe en cybersécurité des données médicales, est aussi impliquée dans plusieurs actions du plan européen GAIA-X Health, dont le but est d’offrir une alternative européenne aux GAFAM pour l’hébergement ultraconfidentiel de nos précieuses données de santé.

Start-ups, clusters et collectivités : l’effet réseau à la bretonne

Sans l’effet réseau, point de salut. Et la force de la Bretagne, c’est d’orchestrer tout cela par ses clusters, tels que Biotech Santé Bretagne ou Images & Réseaux. Ces structures facilitent la participation régionale à :

  • Les appels à projets Horizon Europe
  • Les réseaux transfrontaliers (avec le Royaume-Uni, l’Allemagne, la Scandinavie…)
  • Les consortiums de recherche privés-publics (ex : partenariat Biofortis/Université de Rennes/Biotrial sur la santé personnalisée)

Le Technopôle de Brest Iroise, quant à lui, concentre nombre d’entreprises lauréates d’appels à projets européens, tel que Keosys (imagerie médicale), ou encore Innovalens (vision et IA thérapeutique). Selon les chiffres de la BPI, la Bretagne a multiplié par quatre le montant de fonds européens captés entre 2015 et 2023, avec une croissance notable des projets collaboratifs impliquant des collectivités locales (l’exemple du « Data Health Hub » porté par Rennes Métropole et subventionné par le FEDER).

Les promesses et limites d’une « européanisation » de la santé numérique bretonne

D’accord, l’Europe c’est bien. Mais y a-t-il un revers à la médaille ? Si la Bretagne tire profit du financement et du rayonnement européens, certaines limites apparaissent :

  • Difficulté de coordination entre acteurs académiques et privés régionaux, lors de la conception des appels à projets.
  • Risque de fuite de talents vers les grands centres européens (Stockholm, Berlin), en cas d’insuffisance de financements locaux complémentaires.
  • Nécessité d’intégrer davantage l’échelon patient-citoyen pour garantir l’acceptabilité des innovations de santé numérique.

Toutefois, pour la première fois depuis longtemps, la Bretagne fait valoir un soft power régional, exportable, qui s’appuie autant sur son tissu de PME que sur les synergies entre universités, hôpitaux et incubateurs. C’est là tout l’intérêt de ces projets européens : la mutualisation intelligente, sans dilution identitaire.

Vers une souveraineté numérique et sanitaire à la bretonne ?

Le paysage de la santé numérique européenne en Bretagne ressemble à une belle mosaïque – parfois un peu complexe à lire, mais toujours porteuse d’une promesse. Celle d’une médecine augmentée par la technologie, où la donnée circule de manière sécurisée entre le Lannion d’un startupper et les serveurs transnationaux du Luxembourg (GAIA-X Health).

  • Défi pour demain : accentuer la participation citoyenne et la co-construction des innovations, à l’image du projet européen Patient Empowerment 4 Health (avec implication d’associations bretonnes de patients chroniques depuis 2022).
  • Sujet brûlant : renforcer l’indépendance des infrastructures numériques et leur hébergement souverain (cf. la récente attribution d’un FEI régional à la plateforme Sécurité Data Rennes, 2024).
  • Espoir affirmé : faire reconnaître la Bretagne comme zone pilote pour tester de nouveaux dispositifs élaborés à l’échelle européenne, sur le terrain avant leur déploiement continental.

Car si la Bretagne n’a pas la taille démographique d’un Land allemand, elle commence, sur ces sujets, à lui faire (gentiment) concurrence. À condition toutefois de maintenir ce subtil équilibre entre ancrage régional et ambitions européennes. Il s’agit de ne pas perdre de vue l’objectif : faire que la santé numérique au service des Bretons soit aussi une source d’inspiration – et, pourquoi pas, d’influence – au cœur du projet européen.

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