À Ouessant, des mégawatts sous la mer : Sabella, pari breton sur l’énergie des courants

31/03/2026

Sabella a inauguré en Bretagne l’une des premières hydroliennes françaises raccordées au réseau, exploitant les courants marins d’Ouessant pour produire une électricité locale et renouvelable. Voici les éléments-clés à retenir pour saisir l’importance et l’originalité de cette initiative :
  • Sabella D10, installée en 2015, a permis à l’île d’Ouessant de franchir une étape vers l’autonomie énergétique grâce à l’énergie des courants sous-marins.
  • Cette hydrolienne de 1 MW fournit une électricité stable, en complément des générateurs diesel traditionnels et des énergies solaire/éolienne locales.
  • Le projet s’illustre par un partenariat public-privé combinant industriel (Sabella), acteurs publics (Région Bretagne, ADEME) et recherche académique.
  • L’expérience d’Ouessant fait figure de vitrine pour une filière émergente, encore confrontée à des défis techniques, économiques et écologiques.
  • Au-delà de la prouesse technique, Sabella pose la question du modèle énergétique des territoires insulaires et du potentiel national de l’hydrolien.

Ouessant, laboratoire vivant de la transition énergétique insulaire

L’île d’Ouessant, c’est à la fois un décor de carte postale et un casse-tête énergétique, isolée à plus de 15 km du continent, dépendante jusqu’alors du fioul importé pour produire son électricité. Chaque année, ses 850 habitants (et les milliers de visiteurs saisonniers) consommaient autour de 5 GWh, presque intégralement issus de trois groupes électrogènes. Résultat : une facture carbone salée et une vulnérabilité chronique aux variations de prix des hydrocarbures.

À la fin des années 2010, la Région Bretagne, le Syndicat départemental d’énergie du Finistère (SDEF), l’Agence de la transition écologique (ADEME) et les élus locaux se donnent un objectif audacieux : l’autonomie énergétique insulaire à horizon 2030, via un mix alliant solaire, éolien… et marine energy, en l’occurrence l’hydrolien. La société quimpéroise Sabella — fondée en 2008, encore modeste mais pionnière française du secteur — décroche le graal : le test, puis la valorisation d’un prototype industriel, la D10, dans la passe du Fromveur, l’un des courants marins les plus puissants de France.

  • Capacité installée : 1 MW
  • Profondeur d’installation : environ 55 m
  • Longueur des pales : 10 mètres

Le raccordement au réseau insulaire, via un câble sous-marin de 2 km, fait de Sabella D10 la première hydrolienne française connectée au réseau en 2015.

L’énergie hydrolienne : du potentiel théorique à la réalité bretonne

Il ne suffit pas d’avoir de l’eau — encore faut-il que ça pousse fort ! L’hydrolien consiste à exploiter la vitesse des courants de marée (ici, 3 à 5 m/s dans le Fromveur) pour actionner une turbine posée sur le fond marin. À la différence de l’éolien en mer qui capte les vents, ici, pas de risques de trous d’air : la mer ne s’arrête jamais (ou presque), avec une prévisibilité rare. Selon l’Agence internationale de l’Énergie (AIE), le potentiel hydrolien en France est évalué à 3 à 5 GW, à comparer aux 1 800 MW installés en éolien en mer à fin 2023 (source : RTE).

Les avantages affichés sont convaincants sur le papier :

  • Production stable et prédictible
  • Aucune occupation d’espace sur terre ni « pollution visuelle »
  • Faible impact sonore et paysager
  • Technologie compatible avec les réseaux locaux, notamment pour les îles et sites isolés
Mais l’économie de l’hydrolien en est encore à ses débuts. Sabella, comme ses concurrents (notamment HydroQuest sur le Rhône, ou Orbital Marine en Écosse), doit faire la démonstration non seulement de la robustesse technique, mais aussi de la viabilité commerciale. Le coût actuel du MWh hydrolien reste supérieur au solaire ou à l’éolien posé, oscillant entre 170 € et 220 € le MWh, contre 50 à 80 € pour l’éolien offshore classique (source : ADEME, 2022).

Sabella D10, prouesse technique et symbole breton

L’hydrolienne Sabella D10 impressionne par sa taille — 17 mètres de haut, 400 tonnes ancrées sur le fond — comme par son autonomie : aucune partie mobile en surface, juste une « éolienne de la mer » enfouie sous 55 mètres d’eau. Sa maintenance nécessite des navires spécialisés et des plongeurs, ce qui relève parfois de l’aventure, entre houle et courants imprévisibles.

L’électricité produite alimente directement le micro-réseau ouessantin, réduisant l’utilisation des groupes diesel — un gain immédiat en émissions de CO2 (plus de 400 tonnes évitées sur quelques années de fonctionnement, selon Sabella). Le projet associe aussi le stockage par batteries et l’hybridation avec éolien et solaire, pour lisser les fluctuations et viser l’autonomie quasi-complète.

Chiffres-clés et bilan (source : Sabella, Communiqué 2022)

  • Jusqu’à 15% de la consommation insulaire couverte, en phase de test (objectifs à 40-50% à terme avec future montée en puissance)
  • 1600 MWh injectés entre 2015 et 2022
  • Réduction de 100 000 litres de gasoil par an pendant périodes maximales de production

Cela reste encore modeste, mais Sabella D10 est une phase expérimentale. Les enjeux ne portent pas seulement sur le nombre de mégawattheures produits aujourd’hui, mais sur la montée en fiabilité et la préparation d’une filière exportatrice (Europe du Nord, Amérique du Nord, Asie).

Un projet, des partenaires : intérêts publics, privés… et citoyens

Le projet Sabella a fédéré un véritable collectif, révélateur des dynamiques régionales. La Région Bretagne a investi dans l’entreprise via Breizh Up, son fonds de capital-risque régional ; l’ADEME a financé les phases pilotes. Tous partagent un objectif : faire de la Bretagne l’épicentre hexagonal du « marine energy ». Sur le site de Sabella, on trouve une carte des partenaires aussi fournie qu’un plateau de fruits de mer à la Fête des Vieux Gréements : Ifremer, ENSTA Bretagne, le CNRS, le cluster Bretagne Ocean Power… et les insulaires eux-mêmes qui, loin d’être réfractaires à l’innovation, se retrouvent impliqués dans l’ajustement des usages et l’acceptabilité sociale.

  • Innovation : Adaptation du design aux conditions marines extrêmes bretonnes (corrosion, biofouling, courants inverses), relève de vrais défis d’ingénierie.
  • Financement : Plus de 10 millions d’euros cumulés, mêlant fonds publics, investisseurs privés, subventions européennes (FEDER, Horizon 2020).
  • Participation citoyenne : Ateliers, réunions publiques, implication des scolaires, qui font de l’hydrolien un projet plus visible que bien des dossiers traditionnels.

Défis persistants, perspectives pour la filière hydrolienne française

Le succès technique de Sabella ne saurait masquer les défis structurels. L’hydrolien reste une innovation chère et complexe à déployer : coûts d’installation élevés, nécessité de maintenance sous-marine, cycle d’expérimentation long (D10 n’a pas fonctionné en continu sur la période 2015-2022, alternant phases de test, retour à l’atelier, réinstallation…). De plus, la filière dépend encore fortement des financements publics.

L’acceptabilité écologique se pose également : les études Ifremer notent à ce jour peu d’impact sur la faune marine locale, mais le risque zéro n’existe pas, surtout à grande échelle. À terme, seule la multiplication des prototypes, et la bascule vers la série, permettront d’atteindre un coût du kWh compétitif et de justifier une réelle filière industrielle.

Comparaison synthétique de la filière hydrolienne avec le solaire et l'éolien offshore

Technologie Coût du MWh (2022) Variabilité Potentialité locale (Bretagne) Stabilité prévisionnelle
Hydrolien 170-220 € Faible Modérée à forte(locaux marins spécifiques) Très élevée
Solaire 40-70 € Élevée Moyenne Faible (variable diurne et météo)
Éolien offshore 50-80 € Moyenne Forte Bonne

Et maintenant ? Autonomie énergétique et exception insulaire

Le projet Sabella à Ouessant offre au territoire breton une illustration concrète des potentialités — mais aussi des limites actuelles — de l'hydrolien. Si la production reste modeste face aux besoins d’une grande métropole, elle est décisive pour un territoire insulaire comme Ouessant. À plus long terme, c’est la question du modèle énergétique de la France qui est posée : faut-il multiplier de tels démonstrateurs sur les îles et presqu’îles, ou viser, à terme, une filière industrielle d'ampleur nationale, exportable, à l’instar des Écossais ou des Canadiens ?

À rebours du mythe du « tout renouvelable pour tous », Sabella incarne une approche pragmatique, territoriale : il n’y aura pas de solution magique, mais des réponses adaptées, pour la Bretagne comme ailleurs, à l’échelle de chaque territoire. L’autonomie énergétique d’Ouessant ne sera atteinte qu’en combinant maximisation du recours local aux ressources naturelles, stockage, et innovation continue — l'hydrolien en étant une composante prometteuse.

Ouessant, laboratoire et symbole, lance un message clair : l’avenir de l’énergie ne se décide pas seulement entre technocrates parisiens et investisseurs mondiaux, mais se fabrique aussi sur le granit breton, entre tempêtes, résistances locales… et imagination.

Sources : Sabella, ADEME, Région Bretagne, Ifremer, Agence internationale de l’Énergie, RTE, Communiqués et presse spécialisée (Ouest-France, Le Télégramme, Les Échos).

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