Bretagne connectée : l’essor des start-ups e-santé à Rennes et Brest

13/02/2026

La Bretagne et le numérique médical : une vieille histoire… qui se réinvente

Impossible de parler e-santé bretonne sans rappeler que la région conjugue de longue date santé publique et innovation. Rennes, avec ses institutions solides (INSA, CHU, IRISA, Labex Cominlabs), tisse des liens féconds entre la recherche, l’hôpital et le tissu entrepreneurial. De même, la métropole brestoise s’appuie sur son pôle universitaire (UBO, IMT Atlantique) et l’un des pôles hospitaliers les plus actifs du Grand Ouest.

Aujourd’hui, plus d’une centaine d’entreprises du secteur santé numérique existent en Bretagne, générant plus de 2 000 emplois (source : BDI/Technopole Brest-Iroise, 2023). Dans le radar de toute agence économique : des start-ups souvent tournées vers la télémédecine, la data médicale, le bien vieillir, ou la gestion d’hôpitaux 2.0. Alors, qui sont-elles ? Faisons le tri entre promesses, réussite et bruit médiatique.

A Rennes, des startups qui osent le pari de la santé connectée

Resilient Innovation : la stimulation cognitive à domicile

Fondée en 2016, Resilient Innovation s’est fait un nom avec MemorEyes, solution logicielle de réhabilitation cognitive pour seniors et patients atteints d’AVC. Sa force ? Associer IA et neuropsychologie, le tout sous supervision médicale à distance. En 2022, plus de 1 500 patients suivis, 20 établissements partenaires et une montée en puissance confirmée par un financement d’1,8 million d’euros (source : La French Tech Rennes St-Malo). Leur président aime rappeler que “la digitalisation du soin ne doit pas être une déshumanisation” : une nuance bienvenue dans la ruée vers les apps santé.

Kelindi : la médecine personnalisée en mode SaaS

Dans l’ombre d’OVHcloud et du campus numérique rennais, Kelindi propose aux professionnels de santé une solution SaaS d’aide au diagnostic et à la prescription, utilisant machine learning et analyse de bases de données massives (DMP, Ségur). La start-up est référencée auprès de l’Assurance Maladie pour son module “Kelindi-PreScript”, testé en 2023 dans six MSP (Maisons de Santé Pluridisciplinaires) de Bretagne.

Enovacom (filiale Orange Santé) : la donnée médicale sous contrôle

Si Enovacom n’a pas le vernis d’une “pure” start-up (fusion avec Orange Healthcare en 2021), impossible d’ignorer son impact local. Sa plateforme logicielle d’interopérabilité équipe 43 hôpitaux bretons et 170 structures sur tout l’Arc Atlantique. Au menu : sécurisation et échange en temps réel de données patients, conformité RGPD, prévention cyber-risques. Selon les chiffres du Ouest-France, Enovacom a recruté 40 développeurs à Rennes depuis 2021, contribuant à l’émergence d’une filière e-santé critique au service public.

Medeo : la téléconsultation sort du cabinet

Moins connue mais agile, Medeo développe depuis Rennes (incubée au Village by CA) une application de téléconsultation adaptée au suivi long, en particulier en psychiatrie et addictologie. Son originalité : une intégration native avec les objets connectés (tensiomètres, oxymètres, balances intelligentes). En 2023, plus de 4 000 utilisateurs actifs, majoritairement dans le bassin rennais mais plusieurs expérimentations sont menées dans le Sud Finistère.

Brest : des innovations à la croisée de la mer et du digital

e-Ophtalmo : quand Brest réinvente le dépistage de la vue

e-Ophtalmo, spin-off du CHU de Brest, est pionnière du dépistage ophtalmologique à distance. Le concept : permettre, via une interface sécurisée et des outils d’imagerie connectés, la transmission des données et la réalisation de diagnostics à distance, notamment en zones sous-dotées. Déployée dans 40 centres de la région Bretagne, la solution revendique plus de 10 000 actes depuis 2021 (source : Le Télégramme).

Implicity : le suivi cardiaque 2.0

Même si son siège social est à Paris, Implicity a installé un site R&D à Brest en partenariat avec l’IMT Atlantique. Leur créneau : le télésuivi des pacemakers et défibrillateurs, avec une plate-forme connectée agrégeant les data en provenance de 6 fabricants mondiaux (Medtronic, Abbott…). Deux CHU finistériens et costarmoricains sont pilotes. L’exemple d’un ancrage local qui irrigue le national.

Neolys Diagnostics : radiothérapie et AI

Basée à la fois à Brest et Lyon, Neolys conçoit une GED (Gestion électronique des données) pour modéliser les effets des radiothérapies sur tumeurs. Forte d’un financement européen (Horizon 2020), la PME collabore avec l’Institut de Cancérologie de Bretagne Occidentale. Elle ambitionne d’identifier les patients sur- ou sous-répondeurs en radiothérapie, soit un enjeu de 20% d’échecs thérapeutiques évitables.

Le terreau et ses engrais : clusters, financeurs et laboratoires

Si la Bretagne compte ces pépites, ce n’est pas qu’un miracle d’ingéniosité locale. Depuis 2015, les politiques régionales (Région, BDI, Technopoles, réseau French Tech) accélèrent le transfert de technologies entre centres de recherche et jeunes pousses, multiplient les appels à projets et l’accompagnement d’amorçage.

  • Vivalab : plateforme d’expérimentation e-santé à Rennes, rassemblant industriels, hôpitaux, patients et collectivités. Utilisé comme banc d’essai pour MemorEyes et Kelindi.
  • French Tech Brest+ et Rennes St-Malo : accélérateurs de visibilité et d’échanges (46 start-ups e-santé répertoriées en 2023 source : French Tech Brest+).
  • Investissements : Près de 30M€ injectés depuis 2019 dans la healthtech rénolienne et finistérienne (source : Bpifrance, 2023).

N’oublions pas le rôle décisif des hôpitaux qui ne se contentent plus d’être des “clients-test” mais co-développent désormais les solutions.

Paradoxes bretons et écueils du marché : la face B de la e-santé

Il serait rassurant (cliché, même) de croire à une explosion homogène et linéaire. Pourtant, la filière bretonne e-santé n’échappe pas à quelques écueils bien connus :

  1. Marché ultra concurrentiel : Trop de solutions à la viabilité économique fragile ; sur dix projets “pépites” de 2016, seuls trois existent encore à l’identique en 2023.
  2. Temps d’accès au marché long : Entre réglementation, certification CE, passage devant la HAS ou l’ANSM, les délais tuent parfois la créativité (voir la plateforme Pratic santé, disparue en 2021 faute de validation réglementaire).
  3. Difficulté à atteindre la ruralité : Dans les Côtes-d’Armor ou le Centre-Bretagne, la pénétration de solutions connectées plafonne encore sous les 8 % chez les + 65 ans (source : ARS Bretagne, baromètre Numérique 2022).

Point positif néanmoins : la hausse continue du nombre de recrutements locaux, la persévérance des pôles hospitaliers et la vitalité des partenariats public-privé laissent penser que le solide minimisme breton a de beaux jours devant lui.

Inventer la e-santé “à la bretonne” : vers un modèle différent ?

La Bretagne se distingue par une capacité à fédérer acteurs publics, privés et associatifs, dans un esprit presque coopératif — loin de la “start-up nation” version PowerPoint. Cette approche favorise :

  • L’expérimentation “in vivo” dans les hôpitaux et structures de soins
  • Une intégration précoce du patient-utilisateur final
  • Un focus sur l’usage collectivité/ruralité — là où la santé numérique doit prouver sa valeur ajoutée

Preuve de cette spécificité, la toute récente labellisation de Bretagne e-Santé comme “Territoire d’Innovation” par l’État, dotée de 12M€ sur 2024-2028 (source : Ministère de la Santé, avril 2024), pour financer la télémédecine et les outils connectés dans les Ehpad et centres de santé communautaires.

Vers quels horizons pour la Bretagne e-santé ?

Loin des discours incantatoires, la Bretagne numérique de la santé trouve sa voie entre pragmatisme et créativité, territoires isolés et clusters métropolitains. Les start-ups rennaises et brestoises démontrent, chacune à leur façon, que le virage de l’innovation n’est pas réservé aux grandes capitales. Reste à transformer l’essai dans la durée, à inventer des modèles économiques durables et à répondre à une éternelle question : “comment penser la technologie au service des patients, et non l’inverse ?”

Après tout, si la Bretagne veut prouver qu’elle soigne différemment, c’est sans doute là sa plus grande innovation.

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